1 mars 2016 2 01 /03 /mars /2016 09:00

 

C'est en 1852, à la suite des tentatives de l'armateur paimpolais Morand que l'on fixe les débuts de la pêche des Bretons en Islande. C'est vrai pour l'époque moderne mais ce n'était là que la reprise d'une activité plus ancienne et oubliée à la suite de la présence précoce des Armoricains aux Terres Neuves. C'est ce que l'on peut affirmer à la lecture d'une charte de l'abbaye de Beauport datant de 1514.

 

Pêcheries et sècheries de la Manche bretonne au Moyen Age

 

La préparation du poisson par séchage a été initiée en Bretagne par des Basques de Bayonne appelés par les ducs dès 1280 tant aux sècheries de Saint Mahé de Fineterre qu'à Saint Brieuc et Quimper (La Borderie). La même démarche était effectuée par les rois d'Angleterre souverains en Aquitaine, dans les îles de la Manche, en Cornwall et à Bristol. Ce fut sans doute de là que vint l'importance de Bristol par son association avec la colonie scandinave de Dublin et donc ses contacts avec l'Islande et ses débouchés de poisson séché avec le Sud de l'Europe, Espagne et Portugal. A la suite de la ligue hanséatique les autres Anglais de l’Est, Normands et Néerlandais s'intéressaient au poisson salé ou saumuré de la Mer du Nord.

 

Il ne faut pas croire que le poisson favori des sècheries littorales armoricaines était uniquement la morue, du moins le cabillaud. Ce poisson ne fréquentait pas plus les côtes bretonnes qu'aujourd'hui c'est-à-dire assez peu, étant dans sa limite géographique Sud. Mais sous le nom de 'merlu' ou 'mollue' qui a fait morue on désignait les préparations de gadidés aptes à la conservation : julienne, merlu vrai, lieu noir et jaune, cabillaud.

Il est probable qu'il servait à désigner tous les poissons secs ou viande de carême

 

C'est ainsi que probablement issus d'un archétype celtique *mor-luz on retrouve en français à côté de morue, merluche = morue sèche, italien merluzzo = lieu, morue, Normandie merlu=lieu. Mais la supériorité de qualité et l'abondance en certaines mers de la morue-cabillaud fit que c'est à elle que s'attacha le qualificatif et que sur elle s'intensifia la pêche, les autres étant qualifiés de 'faux poissons' ou ‘demi poissons’. En période de blocus maritime anglais on revenait d'ailleurs au lieu jaune faute de mieux. (Voir 'Histoire des îles de Glénan')

 

Il est un fait remarquable c'est que les pêcheries sècheries de la côte de Goëlo et Penthièvre (Plouha, Plouézec, Erquy) ont périclité après 1450 alors qu'il en était retiré de gros bénéfices auparavant et que celles de la côte Sud de la Bretagne se maintenaient en prospérité.

1475 Le dit receveur ne se charge point des sècheries de Plouha et de Plouzec, nul n'y a comparu, elles n'ont pas été affermées       

 

La charte de Bréhat

 

Une charte de 1514 de l'abbaye des prémontrés de Beauport qui fournissait le desservant de l'église de l'île de Bréhat peut expliquer cette ruine des pêcheries locales par la concurrence des pêches lointaines plus productives. L'interprétation littérale du document a été rejetée par un certain nombre d''historiens qui pour défendre l'antériorité de Colomb n'ont pas hésité comme Ch A Julien d'avancer que chez les partisans de l'interprétation littérale ''la foi semble primer l'esprit critique'‘. Mais ne peut-on pas retourner le compliment ?

 

Le texte est très touffu et encombré de verbiage et de pléonasmes, il doit être bien lu et relu

 

Touz et checun les homes malles de ladicte ysle qui eussent excédez l'asge de dix ouict ans et qui peschassent en la mer o rays (filets), ayns (hameçons) et autres engins à prandre poesson, de quelque poesson que ce fuct, tant congres, morues, merlus que aultres poessons, en quelque part que ce soipt, tant à la coste de Bretaigne, la Terre Neuffve, Islandre que ailleurs, debvoint et estoint subjects et faire savoir audict abbé et couvant de Beauport, leurs recepveurs, commis et depputés pour devoir de desme de leur poesson et pescherie, dix ouict deniers monnoie…..

Quel debvoir de desme de poesson avoint les dicts desmorants en ladite ysle de Briat et leurs prédecesseurs de paravant eulx faict possession de poyer par an , deux, troys, quatre, cinq, dix, vingt, trante, quarante, cincquante, sexante ans et dedans…..

 

 Il est pourtant clair  que si la dîme vraie ( decima de piscibus captis in parrochia de Briat)  a été réclamée dès 1259 c'est bien une capitation, taxe par tête de dix huit deniers, qui est réclamée aux pêcheurs de l'île de Bréhat depuis soixante ans, tout simplement parce qu'il était impossible de réclamer une dîme vraie, pourcentage sur la pêche débarquée, à des marins de grande pêche dont les navires débarquaient leurs prises ailleurs, à Bristol, à Harfleur, à Honfleur peut être qui se prétendait port de débarquement de la morue 'avant que Colomb fut cognu'.  Il n'y a donc aucune raison de refuser que l'application de cette taxe de dix huit deniers par tête remonte à soixante ans avant 1514 pour les pêcheurs de 'la coste de Bretaigne, la Terre Neuffve  Islandre que ailleurs'.

 

Pour commodité la dîme des pécheurs côtiers a donc aussi été transformée en capitation, le but du procès actuel était d'ailleurs de transformer cette taxe par tête en une taxe globale sur l'ensemble des pêcheurs de Bréhat. Cette datation de 1450 environ pour les débuts de la Grande pêche coïncide bien avec celle de l'effondrement des pêcheries locales et ce que l'on sait de l'engagement des ports bretons aux cotés de Bristol.

Les prédécesseurs aux pêches lointaines

Bristol connection

 

On se rend compte de l'importance du port anglais de Bristol au Moyen Age pour les marins des ports bretons de la Manche, groupés autour de Morlaix avant que le roi de France devenu souverain de la principauté ne lui substitue Brest et Saint Malo et s'engage dans un long contentieux maritime avec l’Angleterre...

En fait le rôle essentiel des Bretons est de participer, transporteurs et marchands, au grand commerce de Bristol                              

Touchard

 

Bristol n'était sans doute pas le seul port anglais à avoir pratiqué la pêche à Islande et Groenland au XVème siècle ou peut être plus exactement à y acheter le stockfish (morue séchée peu salée) car Hull en côte Est le faisait aussi en morue salée mais le port de Bristol ouvert sur la mer celtique recevait les navires bretons, 'rouliers des mers' de l'Europe de l'Ouest du moyen Age, les Portugais et les Irlandais-norvégiens de Dublin.

 

Il est de toute vraisemblance que la route du Vinland, pied à terre des Vikings en Amérique, découvert vers l'an mille par Leif Ericsson était encore connue en passant par l'Islande et le Groenland. Celui-ci , porté sur les cartes comme île de Stocafisca (portulan de Bianco 1436), n'avait pas du tout été abandonné comme le prouvent des recherches récentes et survivait comme l'Islande du commerce du stockfish avec Bristol qui avait réussi à y prendre pied après 1410, profitant d'un retrait des autorités dano-norvégienne et de la ligue Hanséatique

A cette île (Tulé) qui est aussi grande que l'Angleterre vont les Anglais et spécialement ceux de Bristol

Christophe Colomb

 

L'importance des relations des gens de Bristol avec les Bretons sera encore plus évidente quand on se rappellera que Henry VII Tudor, protecteur de la ville et de John Cabot le découvreur anglais, avait séjourné quatorze ans en exil en Bretagne armoricaine.

 

Le royaume scandinave de Dublin

 

C'est en 840 que les envahisseurs vikings fondent un camp fortifié à l'embouchure de la Liffey qui deviendra le siège d'un royaume qui associera à Dublin, l'île de Man, par moment Anglesey et le Pays de Galles du Nord, les Hébrides, la Northumbrie. Le rôle de Dublin, y compris ses relations suivies avec l'Islande et la christianisation des Scandinaves a été bien plus que celui d'un repaire de pirates d'autant plus que la ville a développé l'activité de commerce et les bases d'un monde urbain dans les pays celtiques.

 

Les Norrois sont intervenus très fréquemment au pays de Galles en soutenant les prétendants au trône du Gwynedd (Nord Galles) et en emmenant sur leurs navires bien armés et équipés des mercenaires scandinaves mais aussi celtiques, Gaels mais aussi Bretons. Initiateurs de techniques marines ils ont répandu leur vocabulaire spécialisé chez les Bretons et les Anglais de Bristol. C'est ce qui explique le nombre de mots nautiques d'origine scandinave en breton. Il est même probable que ce vocabulaire soit passé ensuite du Breton en Français car une transmission au Français par les Normands de France est peu vraisemblable.

 

A la suite de la conquête des Anglo Normands, Dublin avait été donnée en colonie à Bristol sa rivale.

 

L'établissement de la Terre aux Bretons

 

C'est sans doute l'absorption par le royaume de France de la principauté indépendante de Bretagne qui a masqué l'existence en fin du XVème siècle d'une Terre aux Bretons de l'autre coté de la mer Océane au point que les Basques voudraient actuellement faire leur le Cap Breton qui pourtant était dit Cap ou Coinq des Bretons situé dans la 'tera que foy descuberta por Bertomes'. On peut supposer que les Armoricains ont voulu trouver un pied à terre pour faire sécher leur propre morue en remplacement de l'Islande et du Groenland et sont allés le chercher en traversant l'océan sur le 48ème parallèle, type de navigation en latitude apprise des Portugais pour retrouver la ''terre du Prestre Jehan'' (livre des païs du héraut Berry).

 

Ceci aurait eu lieu dans les années 1450 si l'on recoupe diverses affirmations des rois de France (plus de trente ans avant les Espagnols et Portugais suivant François 1er, plus de cent ans avant 1567 suivant Catherine de Médicis). Il n’est pas impossible que des navires aient été détournés du Groenland comme il est suggéré par certaines affirmations de navires déportés par le mauvais temps.

 

On peut avancer l'idée que c'est cet établissement de pêche situé dans l'île de 'Brésile'  à l'Ouest de l'Irlande que cherchaient à rejoindre les navires de Bristol dès 1480-81 (John Jay, Thomas Croft) avec des cargaisons de sel pour la pêche et que finira par retrouver John Cabot en 1497. Celui-ci était envoyé en expédition par le roi Henri Tudor qui avait passé un exil de quinze ans en Armorique, où il avait sans doute entendu beaucoup sur les voyages transocéaniques des Bretons. Cabot rapporte qu'on pouvait y pêcher avec des paniers lestés ce qui ne peut correspondre qu'à des casiers ou nasses utilisés par des pêcheurs déjà installés.

 

Le comptoir anglo-portugais des Merchants Adventurers créé à la suite de l'expédition de Cabot n'a duré que jusqu'en 1504, la Terre des Bretons est encore citée par Thouvenin en 1661. La date de 1504 souvent mise en avant semble correspondre à la reprise en main par les Malouins et des voisins Normands peut être de Jersey très proches des Bretons (Rapport Groult de Beauvais).

Les prédécesseurs aux pêches lointaines

Les côtes des Terres Neuves

 

Il semble vraisemblable que la Terre des Bretons devait s'étendre du Cap Race ( Pointe du Ras près de Trespassey Bay et du Cape Pine qui est une ancienne Pointe du Van ) à l'île du Cap Breton ( Isola de Bretoni , Ramusio) de l'autre coté du Destroict des Bretons ( Jean Alfonse, c'est le Détroit de Cabot ou Rivière de Canada ) en passant par les îles Saint Pierre et le Chapeau Rouge ( Chapeau pour Kabell ou pointe ) que les Malouins disent avoir 'paisiblement fréquentés et habités' depuis 1504 ( lettres patentes Louis XIII  1615 et rapport Godalles-Groult de Beauvais 1709) Selon les prétentions de Catherine de Médicis la Terre des Bretons descendait même vers la Floride.

 

D'après les témoignages d'époque au début du XVIème siècle ce sont bien les Bretons qui ont là des établissements à terre, sans doute estivaux, pour les besoins de la pêche

Les côtes de ce pays ont été découvertes par les Bretons, c'est-à-dire les Français de Bretagne, lesquels vont y pêcher et prennent certains poissons qu'ils salent         

Mattioli 1548

 

En ce païs et es isles prochaines sont et demeurent les Bretons

De Gomara 1551

 

Certains auteurs leur associent les Normands, les Danois (Normands de France ?) et même les Irlandais. (Alonzo de Santa Cruz 1541 'bretones e irlandeses'). Ces derniers peut être gens de Dublin, avaient d'ailleurs dans leur tradition connaissance d'une côte des morues dite par eux ‘Tallamh an Eisc’. Les Basques avant tout baleiniers seraient plus tardifs et surtout intéressés par le Golfe du Saint Laurent. Les Normands peuvent être les gens de Jersey qui avaient des relations privilégiées avec les Bretons et avec Bristol.

 

C'est cette installation affirmée sur la côte des morues qui explique que pendant  plus d'une centaine d'années c'est le Parlement de Rennes qui a fait les lois sur la pêche aux Terres Neuves, et en particulier à cette côte du Chapeau Rouge (1662 et 1681) qu'il s'est opposé avec les villes de Bretagne, et non seulement Saint Malo, au voyage de Jacques Cartier envoyé par l'amiral de France De Brion Chabot et Le Veneur évêque de Lisieux et à la nomination d'un gouverneur, celui de Rennes étant estimé suffisant. Ce territoire appelé Nouvelle Bretagne s'est trouvé devenir New Britain par suite de la main mise anglaise.

 

Il n'a peut être pas été assez remarqué qu'à part les Malouins qui se sont assez facilement reportés sur le Banc avec leurs satellites de Granville, les autres Bretons se sont accrochés à la pêche à partir de la côte, le French Shore, n'hésitant pas en prévision de futures difficultés avec les 'nioufs' (Newfoundland) à réclamer au gouvernement français le 'déguerpissement' des Anglais ou au moins le partage de l'île à la première occasion. (Pétition des armateurs du Légué au citoyen Barbé Marbois conseiller d'Etat, an IX de la République)

 

Les tentatives de fréquentation du Banc au moment des époques de marasme au French Shore par les pêcheurs de la Baie de Saint Brieuc ont été assez limitées. En 1853-1856 avant le début de l'engagement pour Islande quelques navires y ont été envoyés tous avec un noyau d'équipage provenant de Saint Malo, Cancale ou de Granville, Regnéville. Le choix de l'Islande en 1856-7 et la reprise du French Shore qui culmine en 1862 stoppent cette voie de pêche au Banc où ne s'engagent à fond que Saint Malo et Granville.

 

Un deuxième essai pour le Banc a lieu en 1887-1889 après la grande crise des armements d'Islande mais limité à la maison Dupuis Robial du Légué et de quelques navires affrétés par les Sècheries de Port de Bouc à Saint Brieuc mais avec surtout des capitaines de Saint Malo et Cancale. Dupuis Robial fera faillite et les Sècheries préféreront investir dans les goélettes coloniales de Saint Pierre.

A part quelques navires isolés hésitant entre le French Shore et le Banc il faudra attendre 1910  pour voir Paimpol et Binic tenter la pêche au Banc avec quelque importance . Mais la guerre mettra vite fin à ces essais limités.

 

C'est donc la pêche à Islande, et non la pêche sur le Banc comme à Saint Malo, qui pour la baie de Saint Brieuc a pris la suite de la pêche à la côte de l'île des Terres Neuves rendue difficile par la pression des colons britanniques, mais il est piquant de constater que les Armoricains étaient arrivés à cette côte américaine après avoir d'abord fréquenté l'Islande et qu'il s'agirait donc d'un chassé croisé avec messieurs les Anglais, Islande-Terre Neuve-Islande. L’exode vers Islande est contemporain de la ruine des huitrières naturelles qui entretenaient l’activité maritime de la Baie de Saint Brieuc avec la pêche au French Shore.

 

J.G.

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