20 mai 2018 7 20 /05 /mai /2018 08:10

 

Personne ne conteste la dureté de la vie des marins de la grande pêche à une époque où il ne faisait pas toujours bon vivre pour les travailleurs. Faut-il quand même aller aussi loin que certains en laissant supposer que notre Côte Nord de Bretagne était un marché d'esclaves où puisaient les armateurs sans scrupules ?

Ce n'est peut-être pas lui qui a utilisé le premier le terme de bagnards ou de galériens pour les marins de la grande pêche morutière au début du vingtième siècle mais c'est bien le RP Quéau, plus connu sous le nom de Père Yvon, bouillant capucin des brumes, qui en a fait la fortune ("Avec les bagnards de la mer”). Auparavant on se contentait de parler d'enfer au sens figuré, de faire allusion à une formule "marche ou crève” ou quelques fois de suggérer la comparaison avec le bagne, A. Le Braz parlait même pour les mousses de "bagne de la mort, du supplice polaire, de l'alcool", mais sans insister.

Il est caractéristique que le chapitre XXlll "bagnards de la mer” du livre de Jean Recher "Le grand métier” est essentiellement basé sur des citations du père Yvon. De même Francois Chappé rappelle l'invitation du capucin à prendre un engagement sur une campagne pour aller vérifier ses dires. Impossible actuellement de le faire évidemment mais ce l'était déjà au temps de J.Recher qui y réfère comme lié à l'époque des goélettes et des premiers chalutiers. Nous verrons ce qu'en pensaient les hommes des goélettes.

Le R. P. Yvon est éminemment sympathique et ses efforts pour venir en aide aux marins éminemment respectables, mais on ne peut le suivre dans toutes ses hyperboles car c'est un artiste visionnaire en la matière et il n'est pas possible de le prendre au premier degré. Avez-vous lu sa description de mousse "la petite fleur” dont la maigreur aurait désarmé le plus affamé des anthropophages, des os dérisoires enfermés dans une peau transparente ?

 

Cette image de bagne a beaucoup plu dans la région de Saint Malo surtout à deux capitaines de Cancale qui en ont fait le titre de leurs mémoires, Lionel Martin "Forçats de l'océan" et René Convenant "Galériens des brumes". Le terme fait fortune dans le public.

 

Retour de Terre-Neuve du 3 mâts-goélette LEON à Dahouët en 1925 - Coll APMD

Retour de Terre-Neuve du 3 mâts-goélette LEON à Dahouët en 1925 - Coll APMD

 

Certains témoins de l'époque, anciens pelletas de voiliers ou de chalutiers acceptaient peut-être l'épithète à leur compte mais la plupart vous envoyaient sur les roses quand vous en faisiez mention.

C'était le cas de Jules Leborgne d'après J.-C. Boulard "Pécheurs d'hier". Il aurait ressenti ces formules comme de vraies insultes à l'égard d'un grand métier. Bien sûr son petit-fils qui en parle à J.-C. Boulard est devenu armateur, donc de l'autre bord, mais mon voisin F. Lefèvre qui y était comme novice, sur un des derniers voiliers (Zazpiakbat 1939) m'a toujours affirmé que s'engager pour le banc était considéré comme une promotion sociale et enviée.

Kermarrec (Loeiz Bidia de Ploubazlanec) le dernier islandais de Paimpol protestait avec vigueur :

"C'est pourquoi, tu vois, j'aime pas parler d'Islande en disant ci ou ça en critiquant plutôt. Il ne faut pas critiquer Islande, j'aime pas ça. L'Islande c'était un métier qui était très dur, d'accord, mais tu le faisais pour toi, tu travaillais à la part. Quand t'entends parler du bagne, ça il ne faut pas, il ne faut pas parler de misère car il n’y avait pas de misère non plus. On travaillait chacun pour soi et encore une fois on travaillait de bon cœur ! (Enregistrement)

 

Il est clair que les visions d'ergastule ont été développées dans la région malouine à l'instar du Père Yvon, 'mao' pur beurre, chez les Bretons de la région Saint Malo-Cancale, 'mangeurs d'orbiche' et les 'culs de paumelle' mentionnés par le Révérent Père.

 

Il n'est curieusement pas question de bagne chez les Dunkerquois et chez les Boulonnais (Bourgain, Guennoc) mais seulement chez les enfants de la vieille Armorique.

 

Gageons que Botrel et Loti et de vieilles images y sont pour quelque chose ; le matelot boulonnais n'a pas eu son Pierre Loti... Lui-même d'ailleurs ne souffre nullement de ne pas être classé parmi les héros et les martyrs. (Bourgain).

 

La référence au bagne ne provient pas des voiliers mais est liée au développement de cadences infernales sur les chalutiers, il est clair que les nouveaux marins mécaniques considéraient le travail des voiliers moins pénible que le leur. Jour et nuit, une fois les palanquées déversées sur le pont il fallait revirer le chalut à la mer et travailler au tri et à l’habillage du poisson en général très abondant en attendant la remontée suivante. Sur les voiliers on dormait un minimum, quelques fois peu en cas de coup de souque et de jour d‘été persistant, mais on dormait car on ne pouvait travailler la nuit. D'autre part, étant payé à sa production personnelle, l’homme était seul responsable de son rendement. On peut trouver dans les rôles des bâtiments à Brest plusieurs cas de marins d'Islande qui ont arrêté personnellement de pécher avant la fin de la campagne, quitte à ne pas être payés. Certains équipages, payés au last c'est-à-dire à la cargaison, faisaient même la grève du zèle quand ils savaient ne pas pouvoir atteindre la valeur des avances déjà versées.

 

Voici des appréciations sur les différences entre les deux métiers (Condroyer) :

 

Dans les houles d'Islande, les hommes des goélettes : Le Chalut, disaient-ils, c'est le progrès, mais c'est trop dur et la campagne est trop longue. C'est plus une vie... Ils les plaignaient ces marins des chalutiers.

 

Equipage du chalutier TEMERAIRE de Saint-Malo - Coll. Laurent Houdu 1939

Equipage du chalutier TEMERAIRE de Saint-Malo - Coll. Laurent Houdu 1939

Les hommes du chalutier : Pour être dur, c'est dur cette vie-là, contaient-il. Tirer toute la journée cent brasses de fil avec quatorze livres au moins de plomb et de morue, c'est quéque chose hein ! Mais le soir y peuvent dormir. A moins de faire trop mauvais temps y dorment. C'est un repos régulier quoi I Seulement le métier se perd, d‘abord y gagnent un peu moins que nous, oh ! à peine moins, mais si peu que ce soit, vu qu'on gagne déjà pas beaucoup, c'est toujours ça. Et puis il faut savoir pêcher, avoir sa valeur et connaitre la voile. Faut être marin complet pas ?

C’est surtout ça qui disparait du Manoir :

Ceux des tempêtes, plus dur ? C'était même bien moins dur et y en a encore qui préfèrent les voiliers ! Pourquoi ça ?

Sur les voiliers pas question de travailler par grosse mer. Et même quand on peut y aller, on ne travaille que de jour. On pose les lignes au soir, on les relève au matin.

Ça c‘est du sale travail et qui a tué bien des hommes, mais à ça on n'y pense pas. Le reste de la journée on boëtte les lignes. S'il y a beaucoup de poisson on donne même la main au second pour les travailler. Mais on a toutes ses nuits.

 

Tandis qu'ici !  (Boulard "Pécheurs d'hier" Fernand Leborgne parle)

A l'époque des terre-neuvas le vent rythmait la vie et le travail. Pas question de pêcher par tous les temps. Lorsque le temps forçait trop, les doris, cette petite flottille de canots à fond plat utilisés pour mouiller les lignes, restaient à bord et lorsque le temps était dorissable les lignes mouillées le soir poissonnaient la nuit pendant que l'équipage dormait (Père Yvon "Avec les bagnards de la mer"). Et les chalutiers qui ont tué les voiliers, s'ils sont un progrès technique en faveur de coffres forts des armateurs, sont un immense recul social nuisible à l'embarquement des marins, à leur bien-être et à leurs familles. Il y a là la même différence qu'entre l'artisanat et les usines.

 

Chalutier TEMERAIRE Saint-Malo

Chalutier TEMERAIRE Saint-Malo

On peut sans doute discuter sur la pression de travail et les conditions de vie à bord des goélettes mais la grande différence de la grande pêche avec le bagne est qu'on y allait de plein gré et que les embarquements étaient recherchés.

Il n'est que de feuilleter les rôles d'équipage pour s'apercevoir que, à part les escrocs aux engagements, les hommes ne s'esquivaient pas au moment de l'embarquement mais s'ils le manquaient, tachaient de retrouver leur bord en utilisant une autre goélette ou un navire chasseur, que s'ils perdaient leur navire dans un naufrage ils n'hésitaient pas à prendre du service sur un autre à l‘escale de Reykjavik plutôt qu'a se faire rapatrier. La misère des campagnes des Côtes du Nord au XIXème siècle ne peut expliquer cette émulation car nos vieux étaient des hommes libres qui choisissaient leurs capitaines et leurs armateurs beaucoup plus que l'inverse.

(Paimpol 28 mai 1893 Commissaire Leissen à Commissaire général).

 

Tout cet argent qui sort si abondamment de l'escarcelle prouve surabondamment deux choses. La première que le pécheur de morues, s'il fatigue énormément, ce que tout le monde reconnait, gagne aussi beaucoup et la seconde qu'il est recherché et choyé, que par la suite il n'est pas à la discrétion de l'armateur ainsi qu'on le prétend, mais qu'au contraire il lui fait la loi et qu'il continuera à la lui faire tant que la prospérité durera et que l'armement se développera.

Ce n'est pas ainsi que l'on se représente les bagnards !

 

Mais les mousses, les pauvres petits mousses, les parias et souffre-douleur du navire ?

 

Voici l'opinion de l'administrateur Leissen de Paimpol en 1902, Brest 5 P 2 24 page 60 :

Pour moi le martyre des enfants dont il s’agit, appartient au domaine de la légende, tout comme celui des mousses de l'Etat, dont le bâtiment école a passé pour longtemps et passe encore chez beaucoup pour une école de correction. Comment expliquer autrement la vive concurrence que l'on constate pour les emplois de mousse de la part de la population maritime si les traitements des enfants sont aussi inhumains, si l'existence qui leur est faite est aussi cruelle. Les pères et mères n'ignorent pas la manière dont les choses se passent à bord, puisque les uns sont eux-mêmes pécheurs d'Islande et que les autres y ont eu, y ont encore leurs maris, leurs frères ou d'autres enfants. C'est à bon escient qu'ils se disputent les places de mousses pour leurs enfants, car la vérité est que les équipages se forment avec des éléments intégralement pris sur les lieux, la vie de famille se continue en quelque sorte sur les navires morutiers de Paimpol. Les officiers et les marins se connaissent tous, se connaissent trop à certains points de vue. Les enfants s'y trouvent donc avec des amis, des parents, très souvent avec leur père ou un frère ainé. Dans ces conditions il est bien difficile qu'ils y soient maltraités et il est en effet extrêmement rare que l'Administration de la Marine soit saisie d'une plainte pour sévices à l'égard d'un mousse. En résumé ces enfants sont, selon moi, moins à plaindre sur les navires que sur tous autres.

 

Le problème est que les supposés bagnards retrouvaient les supposés garde chiourme, leurs voisins au village, après la campagne. On ne connait pas de règlement de compte.

 

J.G.

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