1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 08:00

 

Une longue lettre de Jean HAMONET, capitaine et armateur de Dahouët, fit l’objet d’un article paru dans le journal « Le Réveil Breton » (numéros 187 et 188 du 13 et 14 Août 1888, disponibles sur internet aux Archives Départementales des Côtes d’Armor).

Nous vous la proposons dans son intégralité, en deux parties.

 

2ème partie, suite et fin.

 

« 

Et, pendant ce temps, les femmes, les mères, de ces pêcheurs, qui, elles, savent tou­tes les souffrances qu'endurent leurs chefs absents, prient Dieu, souvent en pleurant, le soir, avant de se coucher, pour que leurs maris, leurs enfants reviennent sains et saufs de la grande pêche...

Mais que de fois, hélas ! Dieu reste sourd à leurs prières, et que de fois il leur semble entendre, dominant la grande voix de la mer qui gémit à la porte de leurs humbles de­meures, le suprême cri d'agonie du pauvre pêcheur d'Islande que vient d'ensevelir la vague glacée ! ...

 

Fréquemment, pendant la nuit, la chanson de nos matelots est interrompue par le cri de l'homme de bossoir : « Un feu rouge par tribord avant ! » Vite, chacun quitte sa beso­gne pour courir à la manœuvre que le capi­taine commande d'une voix brève. C'est un navire qui menace de couler la petite goé­lette... La manœuvre finie et l'abordage évité, le travail recommence et avec lui l'in­terminable chanson.

La goélette en mer  (*)

La goélette en mer (*)

 

Ceci me rappelle que l'année dernière, une nuit que la pêche avait été bonne et que nos hommes chantaient pleins d'entrain, un lou­gre, le B. C., commandé par un de mes amis, passa le long du bord. Quand nous fûmes à portée de la voix je commandais le silence et alors le capitaine du B. C. me cria : vous êtes plus gais que nous, ce soir ; je viens de jeter à la mer un de mes matelots mort dans la journée.

Nos deux navires continuèrent leur route, mais nos pêcheurs ne chantèrent plus cette nuit-là, ils pensaient à leur pauvre camarade qui dormait maintenant au fond de la mer et à la mère et aux orphelins, qui dans quel­ques semaines, se tordraient les bras de dé­sespoir à l'arrivée du lougre... Cette année le B. C. ne viendra pas interrompre nos chants ; il a disparu dans une tempête avec les 16 hommes qui le montaient.

 

Ah ! c'est qu'elles sont terribles nos tem­pêtes d'Islande. Tandis que les pêcheurs tra­vaillent ferme et songent au moment où, la cale pleine de morues, ils pourront repren­dre le chemin de leur chère Bretagne, le ciel s'obscurcit dans le Sud ; le vent commence à souffler avec violence du Sud-Est, et il faut prendre tous les ris ; la neige, le poudrin se mettent à tomber, ne permettant plus de rien distinguer. La mer se lève furieuse du Sud au Sud-Est ; le navire tangue horriblement, il semble à chaque instant qu'il va s'englou­tir dans les flots. Il faudrait tenir la cape, mais malheureusement la côte n'est qu'à 2 ou 3 milles sous le vent, et alors, au risque de sombrer, on force de toile pour gagner le large... Le vent tourne peu à peu au Sud et Sud-Ouest, quelquefois même il tombe subi­tement, mais ce n'est qu'un calme trompeur et souvent funeste au navire ; celui-ci n'étant plus soutenu par le vent, roule de plus en plus, fatigant horriblement ; les lames re­tombent pesamment sur le pont qu'elles me­nacent d'entrouvrir. Il faut calfeutrer soi­gneusement toutes les issues qui pourraient laisser l'eau pénétrer dans l'intérieur et at­tendre la saute de vent ; celle-ci ne se fait pas attendre : la tempête se déchaine maintenant dans toute sa violence soufflant de l'Est à l'Est-Nord-Est. On essaye encore de tenir la cape, mais les voiles sont emportées et on doit abandonner le navire à la volonté des flots et à la grâce de Dieu. Les vagues devien­nent monstrueuses, elles entourent le navire de tourbillons d'écume qui en se congelant forment de véritables blocs de glace, car la température s'abaisse rapidement dans ces circonstances.

Les matelots sur le pont s'accrochent aux manœuvres, aux pavois pour ne pas être en­levés par la mer. Ils connaissent toute la grandeur du péril, mais ils restent silencieux à leur poste, à moins que, soudain, ils en­tonnent d'une voix grave et forte dominant l'ouragan un Ave Maris Stella.

 

Cette prière, au milieu des éléments en fu­rie, sur le pont de cette misérable coquille de noix qui, d'un instant à l'autre peut disparaitre, chantée par ces hommes que ne do­mine en ce moment aucune crainte, mais qui sont prêts à mourir à leur poste, simplement, héroïquement, chrétiennement, est certaine­ment un des spectacles les plus grandioses que je connaisse ; je défierai les plus scepti­ques de ne pas se sentir empoignés s'il leur était donné de ne pouvoir y assister...

 

Tout à coup, un cri retentit « gare à la lame ! » Aussitôt une montagne d'eau roule et s'abat sur le navire qui disparait sous cette avalanche liquide ; un sinistre craque­ment se fait entendre... Est-ce le moment suprême ? Non, au bout de quelques secon­des, le navire surgit des flots, mais dans quel état... Les hommes renversés, disper­sés, meurtris, se cherchent, s'appellent, se comptent... Hélas ! que de fois il en manqua un, deux, trois, sinon plus. Ils ont été em­portés par cette trombe irrésistible... on les distingue à quelques mètres du navire, ils tendent vers leurs camarades des bras sup­pliants... Mais il n'y a rien à faire pour es­sayer de les sauver ; tout secours est impos­sible !...

La tempête (*)

La tempête (*)

 

Et les tempêtes durent un ou deux jours qui paraissent deux siècles.

PAUVRES PÊCHEURS D'ISLANDE ! comme l'a dit avec un accent de pitié convaincue votre confrère le Petit Journal.

 

— Oui, pauvres pêcheurs ! s'ils sont à plaindre de faire un si rude et si périlleux métier, ils sont non moins à plaindre pour le maigre salaire que leur rapporte un labeur de six mois.

 

Dans le temps, ils rentraient dans leurs foyers après avoir touché une somme assez rondelette, lorsque la pêche avait été bonne. Malheureusement, dans ces dernières an­nées — et l'année 1888 ne fera pas exception — la situation a bien changé. Depuis cinq ans en moyenne les armateurs perdent de l'argent et pour pouvoir continuer leurs ar­mements ils ont dû associer les pêcheurs à leurs pertes et profits.

Or, il arrive fréquemment ceci que mal­gré l'abondance de la pêche, la Vente des produits est mauvaise et alors le matelot ne gagne presque rien, tandis que l'armateur est en perte.

A quoi doit-on attribuer ces mauvaises ventes ?  A deux causes. La première est l'a­bondance de la morue qui fait baisser les prix ; la seconde et la plus importante, est la coalition des gros acheteurs de morues qui font à volonté la hausse ou la baisse sur la marchandise. Je m'explique l'abondance de la morue justifie naturellement l'avilisse­ment du prix de cette denrée. Mais ne croyez pas que le consommateur bénéficie de ces bas prix. Que l'armateur vende 30 Fr. ou 15 Fr. le quintal de morue (55 kilos), le consom­mateur, lui, paye cette marchandise à très peu de chose près, le même prix, soit 0 Fr. 75 ou 0 Fr. 90 le kilo.

D'ailleurs la consommation s'est considé­rablement accrue depuis que le ministre de la guerre a introduit la morue dans l'alimen­tation des soldats. Il résulte de cet état de choses, que les marchands de morues font rapidement fortune au détriment des con­sommateurs et surtout des pêcheurs.

 

Voulez-vous un exemple de la façon dont procèdent les marchands de morues ; en voici un entre dix. Au mois de janvier der­nier ils offraient 30 Fr. du quintal de morues de primeur; personne n'a voulu vendre à l'avance, car cette vente est souvent grosse d'ennuis, surtout si les prix sont en baisse à l'arrivée des navires. Or, quand sont arri­vées les premières morues. les acheteurs se sont concertés, et ils ont offert 28 Fr. du quintal pour la cargaison ; l'armateur de­mandant plus, les acheteurs ont successivement baissé leurs prix, à quelques jours d'intervalle, à 24, 20 et 19 Fr., et cependant les nouvelles de la pèche du banc de Terre-Neuve, annonçaient, à cette même date, un déficit de 36 mille quintaux de morues sur l'année dernière (ce chiffre est officiel).

Pourquoi cette baisse énorme ? Parce que MM. les acheteurs savent bien, à Bordeaux surtout, que les morues vertes ne peuvent se garder un mois à bord sans devenir grave­ment avariées.

Or, parce qu'il a plu à dix-neuf commer­çants en morues de se liguer pour « rouler une trentaine d'armateurs auxquels ils doi­vent leur fortune, des centaines de familles de pécheurs seront plongées pendant tout un hiver dans la plus noire misère ?

PAUVRES PÊCHEURS D'ISLANDE ! …

 

Répétez bien haut et sur tous les tons, mon cher directeur, ce cri de pitié et peut-être trouvera-t-il un écho dans le cœur de ceux qui ont pour mission de chercher la so­lution des plus douloureux problèmes so­ciaux, ou d'apporter quelque soulagement au triste sort de ces marins, modèles de dé­vouement, d'abnégation, de patriotisme.

 

Je ne puis clore cette longue lettre sans une dernière réflexion à propos de la mesure prise par le gouvernement anglais de Saint-John à Terre-Neuve. Vous savez que celui-ci a porté un coup funeste à l'industrie de la pèche à la morue en supprimant la boette à nos pêcheurs du Grand Banc. Eh! bien, nos marchands de morues sont en train de deve­nir les alliés des Anglais en achevant de ruiner notre pêche par l'avilissement des prix. Ne comprennent-ils pas que le jour où ils auront obligé nos pêcheurs à abandonner une carrière désormais sans profits, et où ils seront obligés d'acheter aux anglais eux-mêmes, sur les marchés français, les morues que nous na leur apporterons plus, ils au­ront fait non seulement une mauvaise ac­tion, mais une mauvaise affaire ? Ils auront rendu la France tributaire de l'étranger pour un produit qui depuis de longues années constitue une industrie nationale, et ils auront porté à notre marine un coup dont elle se ressentira éternellement.

 

Pardonnez-moi, mon cher directeur, de terminer sur cette réflexion amère, mais ici sous le ciel gris de l'Islande, il est difficile de voir les choses en rose, à la fin d'une campagne qui a été des plus rudes et des moins fructueuses. Bien heureux encore ceux qui vont en revenir sains et saufs.

 

Votre tout dévoué,

Capitaine HAMONET, pêcheur d'Islande.

»

 

(*) Ces deux images, non incluses dans le texte original, appartiennent au projet non réalisé de Pêcheur d’Islande, illustré par Jean Frélaut en 1940.

 

 

D.C.

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