1 décembre 2020 2 01 /12 /décembre /2020 09:00

 

Ce qui caractérise le marin ou le pêcheur de bonne trempe, qu'il soit d'origine rurale littorale ou de filiation maritime pure, c'est le sang-froid devant le danger, plus souvent présent qu'à terre.

Dans notre Métier il faut sans cesse s'attendre à perdre la vie,  mais il n’est jamais permis de perdre la tête.

 

La littérature misérabiliste et même quelques auteurs en principe qualifiés, ne se privent pas de décrire des embarquements forcés et nettement alcoolisés de pauvres bougres abusés par des capitaines recruteurs et que la réalité de perspective d’une campagne abominable dans les glaces et tempêtes du Nord terroriserait au moment de mettre sac à bord. Contrairement aux dorissiers du Banc recrutés à l'intérieur des terres, la méconnaissance des réalités des campagnes d'Islande était impossible aux habitants de la bande littorale de la Baie de Saint Brieuc et en temps normal l'armateur exigeait, avec un quota de deux nouveaux venus, que l’engagé ait déjà pratiqué cette navigation.

 

Bien sûr il pouvait y avoir des pelauds, des biffins mal amarinés à signer, on en recrutait dans les années de manque d'équipages qualifiés par suite d'augmentation des armements et les navires les plus mal cotés pouvaient être obligés alors d'y avoir recours. Ces navigants d'occasion ou débutants pouvaient être angoissés au départ ou même paniqués quand se produisait un problème hors du plancher des vaches :

Les uns, les dernières embrassades finies, sautent presque gaiement sur le pont du navire, d'autres les larmes aux yeux, hésitent avant de poser le pied sur le bordage, ils reculent effrayés pris d'une soudaine terreur et il faut les faire descendre de force à bord.

Parfois l'homme est absent parce qu’avant de partir il a voulu faire une dernière, visite aux auberges de sa paroisse et l’ivresse a fait disparaitre de son esprit troublé les notions de temps et de lieu ou bien surtout si c’est un novice il a été pris de  frayeur et il s'est caché dans l'espoir d’échapper à la mer qu’il n’ose affronter.

Dalibard - La pêche en Islande 1907

 

On a vu, plus particulièrement sur des navires de trop petit tonnage ou réformés, des goélettes de Saint Pierre de Terre Neuve que des armateurs de Saint Malo crurent bons d'envoyer à Islande avec des hommes recrutés au loin sans être au courant des conditions d'armement, des équipages obliger le capitaine à revenir au port (affaire de l’Alcyon ). On a vu d'autres refuser de continuer la pêche avec un navire pourtant réparé et certifié fiable par l'équipe spécialisée de charpentiers de la Station, agir pour en obtenir la condamnation et la vente en Islande . On connaît les reproches et sarcasmes de l'officier de la Station aux hommes du Daniel et de la Mouette, refusant de rester à bord de leur goélettes avariées pendant le remorquage par un vapeur (Faskrudfjord 1910). Mais pour les équipages normaux ce n'était qu'après une mauvaise série de coups de vent peu ordinaires et de mauvaise pêche qu'on pouvait constater la montée du découragement et de la groume ( rouspétance ). Dans le cas d'avances importantes quand il devenait évident que la quantité péchée n'allait que couvrir les sommes perçues et qu'il n'y aurait pas de paye de retour, certains équipages ne faisaient plus qu'un simulacre de pêche, recherchaient les descentes à terre et essayaient d'avancer la date du retour sous un prétexte quelconque. Mais en général la groume était tolérable.

Mais laissez-le groumer car il obéira quand même et n'en travaillera que mieux

Cdt Jean Charcot

 

Les campagnes d'Islande n'étaient sans doute pas des parties de plaisir mais il ne faut quand même pas ajouter foi aux abominations décrites par Anatole Le Braz.

… les lugubres, les épouvantables géhennes du septentrion

… les bagnes du froid

… l'horreur de ces campagnes polaires

 

Le capitaine trouvait facilement à remplacer les absents pour maladie au départ :

L’un de ses matelots recrutés pour la campagne était malade et serait probablement absent. Il demanda à mon père de le remplace à bord …

Comment refuser une offre aussi alléchante ? Car une campagne d'Islande était, même pour un matelot, une aubaine souhaitée pour le bon salaire qui apportait une aisance certaine au foyer… C'est avec célérité et avec une certaine fièvre que le coffre fut préparé.

Commandant Rouget - Le naufrage du Glaneur

 

Je soussigné Vve Ruellan, avait engagé le nommé Bouliou P. de Quemper Guézennec comme matelot pour le navire Henri. Ce marin avait passé au bureau et avait reçu ses avances, mais étant malade au départ du Henri, il n’a pas embarqué et je ne veux pas le priver de s'embarquer ailleurs.

Paimpol le 17 avril 1894   Veuve Ruellan

 

On comprend mal dans le cas de terreur fréquente à l'embarquement l'acharnement de ceux qui avaient manqué le départ de façon non frauduleuse, à faire tout leur possible pour rejoindre leur bord en utilisant un navire chasseur ou autre pêcheur. Il y a de très nombreux exemples dans les apostilles de rôles :

1894 Le Louarn embarque sur l'Aristide Marie Anne mais rejoindra la Marthe si on peut la rencontrer.

1894 Bouliou laissé à Paimpol rejoint l'Henri à Reykjavik,  Mataguez l'Yvonne à Faskrudfjord le 4 et 8 mai.

1896 Le Quiniat rejoint le Paul le 5 mai par le dundee Lucie

1900 Hervé rejoint le Paul le 8 mai à Reykjavik    etc etc.

 

Goélettes dans le Faskrudfjord

Goélettes dans le Faskrudfjord

Le capitaine trouvait en général à remplacer les manquants dans son équipage à la suite de maladie ou fortune de mer à l'escale de Reykjavik ou de Faskrudfjord par des embarquements 'par-dessus l’bord’ (non portés au rôle de départ). Des hommes qui auraient pu rentrer au pays après le naufrage de leur bâtiment y trouvaient un embarquement nouveau, des marins de navires pêcheurs-chasseurs prêts à rentrer s'engageaient sur des navires pécheurs. Il n'est pas soutenable de prétendre qu'une ambiance de peur régnait à bord des goélettes !

 

Mais il est encore plus étonnant de trouver des passagers clandestins sur ces navires à qui on veut faire une si lugubre réputation, c'est bien la preuve que ce n'étaient pas des bagnes flottants !

 

Goélette Diligente armement Landgren Saint Malo            Félix Croisier

apostille : Embarqué régulièrement à Faskrudfjord le 7 juin , le capitaine ayant déclaré avoir trouvé ce jeune homme à bord, seulement trois jours après le départ de France.

Faskrudliord le 7 juin 1864

Le lieutenant de vaisseau commandant l’ Expéditive

 

Goélette à trois mâts Mathilde armement Carfantan Dahouët       Brageul Alexandre

Etat Civil : Ce jourdhui le 23 février 1898 à 6 heures du soir, jour suivant mon départ de Dahouët pour Islande, il a été trouvé un homme à bord ne figurant pas au rôle d'équipage . Cet homme a déclarer qu'il cétait cacher volontairement à bord et être comptant di être, et le nommé Brageul Alexandre, fils de Louis Brageul et de Philoméne Dobet, né à Moncontour le 7 décembre 1879.

Le capitaine E. Brouard

 

A part quelques individus marqués plutôt par les pratiques de la superstition, l'ensemble des pêcheurs n'attendait pas de la Sainte Vierge qu'elle leur accorde systématiquement bonne pêche et les ramène infailliblement à bon port. Comme le soulignent avec malignité des commentateurs dont Le Goffic, cette attente aurait pu être mise à mal. Soutenir que la religion était utilisée comme opium anesthésique du peuple naviguant n'est pas très réaliste car à part les bénédictions de partance et les messes pour les disparus l’intervention du clergé était assez limitée dans la campagne de pêche, nettement moins que dans les paroisses. Cette argumentation est à laisser aux collègues du pamphletiste Claude Gueux ou à la revue satirique ' l’assiette au beurre '.

Des nouvelles ? Je n’en ai pas, mais vous pouvez toujours faire dire des messes.

 

L’avantage de la Foi, avec l'assurance que la mort n'est pas une fin et qu’on retrouvera les siens dans l'autre monde, est de fortifier l'assurance tranquille des marins. Et ainsi on s'aidait d'abord soi-même en attendant que le ciel vous vienne en aide .

 

La vraie ceinture de sauvetage, le marin digne de ce nom ne la porte pas autour du corps, il la porte d'abord en lui-même et c'est le triple airain dont parle le poète, un airain  d’une trempe spéciale, faite d’audace tranquille et d’indomptable énergie.

            Les Héros de la mer.

 

J.G.

 

 

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