14 février 2022 1 14 /02 /février /2022 13:30

Quand mon père s'embarquait pour l'Islande, il emportait son battoir pour laver son linge dans les geysers - Anna "Femmes de la côte" Plouézec 2001

Du temps de nos grand-mères la lessive collective était effectuée dans les campagnes une fois par mois, voire à intervalle encore plus long. C'est ce qu'on appelait faire la buée. Elle était réalisée par les morutiers d'Islande au moins une fois pendant l'escale séparant la première pêche de la seconde, de préférence dans les sources chaudes dont l'île est abondamment pourvue. Assez souvent des livres de bord nous donnent même une fréquence plus grande. C'est le cas des deux voyages du capitaine Malo Gourio de Binic en 1904 ( Binicaise ) et en 1905 ( Louise ) où il réalise trois buées à chaque fois à Patrixfjord, en même temps que la toilette du navire.

 

Binicaise 1904

7 mai, envoyer les hommes laver leur linge

22 juin, l'équipage à laver leurs linges et nettoyer le navire

10 août, nettoyer le navire et envoyer laver l'équipage.

 

Louise 1905

12 mai, une bordée à laver le matin

13 mai, l'autre bordée à laver leur linge

8 juillet, l'après-midi une bordée à laver et les autres à nettoyer le navire et à se disposer pour l'appareillage

17 août, l'équipage à laver leur linge par bordée

Cet intermède n'existait pas à la pêche au Banc de Terre-Neuve d'où l'opinion, apparemment fondée, que les morutiers islandais étaient plus propres, ou moins sales, que les Terre-neuvas. On admettra que nulle part l'ensemble navire et équipage travaillant le poisson ne pouvait sentir le patchouli.

En raison du froid, du manque de place, du rationnement de l'eau douce et des salissures importantes amenées par le travail, on comprend qu'à bord des goélettes la propreté corporelle comme celle des locaux ne pouvait être que relative. C'est bien ce qu'admettait l'officier stationnaire Le Cannelier en 1903, évitant les outrances de certains de ses confrères.

 

La propreté corporelle des pêcheurs laisse bien à désirer, mais il est difficile de modifier cet état de choses dans leurs conditions d'existence et d'installation ; et il leur reste encore assez le souci de la propreté pour laver leur linge quand ils relâchent dans une baie où ils trouvent de l'eau en abondance.

La comparaison avec les pêcheurs du Grand Banc est tout à l'avantage des islandais et près de ceux-ci ils sont relativement propres.

(Brest 5 C 39)

Effectivement il y a un décalage entre certaines appréciations pessimistes d'officiers ou de médecins sur la tenue et l'odeur pestilentielle des postes et les fort bonnes notes attribuées aux navires lors de la visite sanitaire.

 

La buée à la mode du Banc

Ne raconte donc pas sur cette côte Nord Bretagne entre Paimpol et Saint-Malo où coexistaient islandais et terre-neuvas comment se faisait la buée à la mode du Grand Banc au temps où on tricotait le linge de corps à la maison et où on ne descendait plus à terre au courant de la campagne. On se contentait de retourner le tricot de corps à mi échéance, et de le rejeter à la mer en fin de parcours avec sa crasse et ses parasites. Il s'agit peut-être de bonnes histoires racontées sur des individus spécialement crasseux mais il ne semble pas qu'on ait dit autant sur les islandais bretons. Par contre les flamands moins attirés par la terre, semblent avoir quelques échos du procédé de retournement :

 

Mangsje Bécuwe retournait habituellement tous ses vêtements tous les trois mois. Les trois premiers mois il portait continuellement tous ses vêtements. Lorsqu'on arrivait dans la baie, il se 'changeait'. Pour cela il enlevait tout son habillement et à l'aide d'une brosse dure, il ôtait toute la saleté qui s'était formée pendant cette longue période. Ensuite il réenfilait le tout en le retournant, et ceci de nouveau pour trois mois. Une fois de retour au port, tous les vêtements étaient roulés en boule et jetés à la mer.

Ce que les pêcheurs d'Islande racontaient - Wim Lanszweert

On retrouve la même chose dans les souvenirs des Fort-Mardickois

 

L'eau douce étant strictement rationnée, chacun n'en recevait qu'un quart de litre quotidiennement pour se dessaler le visage " avec sa mitaine ".  Après six semaines, on "retournait " caleçon et flanelle.

Fort Mardyck Les Islandais 1890 1914

 

Ce n’était quand même pas systématique car les Flamands fréquentaient les lavoirs d’Islande comme les Bretons puisque certaines années c’étaient eux que le stationnaire citait en exemple pour la propreté.

 

 

 

La buée à Islande

La pénurie d'eau douce à bord en première pêche en côte Sud était un problème mais en deuxième pêche il y avait d'assez fréquentes possibilités de descentes à terre pour trouver cette eau douce quelques fois chaude naturellement. Il était possible de tirer parti de l'eau salée pour faire la toilette du chat ou faire de petits lavages de vêtements en la chauffant et en y ajoutant, dit-on, du fiel de morue ( la morue a-t-elle une vésicule biliaire utilisable ? ). Les navires des Œuvres de Mer distribuaient des savons actifs à l'eau de mer.

 

Les inventaires des hardes et effets laissés par les marins disparus démontrent nettement que les islandais disposaient en général d'un change normal en vêtements de dessous et en vêtements de travail. Ils disposaient pratiquement tous d'une tenue de sortie avec petit gilet, souliers et chapeau pour pouvoir descendre dignement à terre. Quelques coffres très mal garnis étonnent, comme celui du matelot Séradin 1882 sur l'Indépendant avec seulement une chemise, trois tricots et trois caleçons dans ses effets et hardes " était-il adepte du retournement ou avait-il l'intention d'augmenter sa garde-robe par des achats sur place par troc avec des biscuits ? "

 

La grande affaire était la descente aux douets de Laugarnes à Reykjavik, alimentés naturellement en eau chaude volcanique, pour la location desquels l'Etat français payait à la ville, propriétaire depuis 1885, une redevance de 40 kroners, soit 57 francs vingt par an. Les 'botou koad' des marins claquaient dans la côte de Frakkastigur sur la route des lavoirs, chacun le dos protégé par une casaque de ciré transportait ses hardes dans un sac en filet prévu à cet effet. Toutes les escales ne possédaient pas d'eau chaude naturelle, à Patrixfjord il fallait se contenter de la retenue d'eau de Vatneyri ou alors monter jusqu'à Laugarvatn. L'eau des sources chaudes était même quelques fois bouillante au point d'être un danger grave pour les malheureux qui y glissaient. En 1899 le Paimpolais François Cloarec de la goélette Paul décéda à l'hôpital de Reykjavik des suites de ses brûlures. Il était souvent plus prudent d'emprunter des seaux aux lavandières pour mélanger les eaux.

La photographie ci-dessous nous montre le ruisseau bouillant de Laugarnes protégées par des arceaux métalliques.

Les lavoirs de Reykjavik au temps de la grande pêche

Les lavoirs de Reykjavik au temps de la grande pêche

Les opérations de lavage étaient des occasions de rencontre avec les gens du pays :

 

Les équipages venaient à terre avec leurs sacs de vêtements, se dispersaient autour du lac Vatneyri et faisaient leur lavage. Enfants et adolescents du village s'attroupaient autour d'eux, ainsi que ceux voulant faire du commerce. Les habits étaient mis à sécher sur des rochers et des pierres plates, puis emportés à bord où ils étaient pendus n'importe où pour un séchage plus complet. Le beau front des navires se changeait en mille séchoirs.

Magni Gudmundsson

Autrefois les caleçons des marins étaient teints à la garance, supposée avoir des propriétés anti rhumatismales. Les caleçons rouges pendus dans la mâture excitaient l'étonnement des indigènes. D'après Gudmundsson ce que les français recherchaient le plus comme objet de troc à Patrixfjord était le savon, la monnaie d'échange étant le biscuit. Les chaussettes et les bouts de savon étaient quelques fois aussi l'objet de vol, ou enfin de chapardage, au dépens des imprudentes qui laissaient traîner leurs affaires.

 

Le lavage dans les eaux chaudes était considéré comme un droit par les équipages. En 1897 le commandant du navire stationnaire danois Dagmar intervint auprès du capitaine Thouin pour qu'il laisse les hommes du Procellaria de Binic aller au briat.

Le mot "briat" employé par les Bretons pour désigner le douet, le lavoir, est typique du parler des terre-neuvas du French Shore ( Désury 1850 ) L'escale à Reykjavik et son briat de Laugarness devinrent moins pratiqués par les Bretons à cause de l'insécurité du mouillage, des taxes un peu forcées, mais d'autres fiords faisaient bien l'affaire.

 

Récit de Guillaume Parcou " Un retour sur le passé "

Pour la lessive, nous prenions le grand canot avec notre sac de linge sale, la moitié de l'équipage un jour, l'autre moitié le lendemain, et, à la rame, nous foncions vers la terre. Comme le navire restait en pleine rade, nous en étions assez loin. Nous allions au fond de la baie où se trouvaient les sources d'eau chaude, et nous accostions dans un endroit où le canot pouvait s'approcher le plus près possible de la terre pour ne pas charger nos bottes en débarquant. Il nous restait encore quelques centaines de mètres à parcourir avant d'atteindre la route qui menait au lavoir, situé à environ deux kilomètres de la ville. Le terrain était marécageux et la marche difficile avec nos grosses bottes. Mais nous ne sentions pas notre fatigue, et le plaisir de marcher à terre était plus grand que les difficultés. Au bria, comme nous l'appelions, il y avait deux grands lavoirs couverts, où les lavandières de Reykjavik venaient faire leur lessive. Elles étaient très aimables et nous prêtaient leurs seaux pour que nous puissions avoir de l'eau tiède, car un ruisseau d'eau glacée coulait à côté des bassins d'eau bouillante. Il y avait aussi de larges pierres sur lesquelles nous pouvions frotter notre linge. Le lavage terminé, nous tordions bien le linge et le mettions dans un sac fait de grosse toile à voile imperméable. Par précaution nous prenions une capote cirée pour porter sur le dos, au retour, le sac de linge mouillé. Ensuite nous séchions notre linge en le suspendant dans les haubans ;

Par obligation, contrairement à ce qui se passait en Bretagne, la buée était une affaire d'hommes et ma foi ils s'en tiraient fort bien. Les lavandières d'Islande présentes étaient plus accueillantes que les 'keban' bretonnes, elles prêtaient facilement leur matériel et elles supportaient quelques propos grivois qu'elles étaient sensées ne pas comprendre…

           

Elle me surprend Sigga, elle n'a pas compris ce que les Français lui voulaient, moi j'ai compris tout de suite Fransi Biskui.

Eilin Palmadottir.

 

 

J.G.

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