1 septembre 2016 4 01 /09 /septembre /2016 08:00

 

Ce serait une erreur de croire que les populations dites rurales des côtes nord de la Bretagne étaient foncièrement différentes de celles des marins de profession qui auraient été, eux, seigneurs de la mer dédaigneux de tout travail de la terre.

Cette différenciation radicale n’existait pas malgré les affirmations de quelques-uns comme Yves Kano (Les populations bretonnes) :

"Cet homme a I’orgueil de son état. II croirait déroger de cultiver la terre ou d’exercer quelque métier de nos villes. S’il travaille son petit jardin c’est par délassement ou pour occuper les heures d’oisiveté, encore laisse-t-il presque toujours ce soin aux femmes. Même dans des moments de détresse, quand le mauvais temps le retient à terre, il se décide difficilement à demander le pain du jour à des travaux autres que ceux de sa profession”.

 

Le monde rural était partout parmi les marins, comme le soulignait en riant cet ancien capitaine d’Islande en se désignant de "kabiten skarzh an teil” (vide le fumier), joignant le geste à la parole pour dégager son écurie et son moyen de locomotion.

Ensuite il n’y avait en réalité qu’une seule classe “laborieuse” sur le littoral, ouvriers agricoles et ouvriers marins, non propriétaire des outils de travail, et dont les effectifs se répartissaient suivant la demande entre les salariés agricoles au pays ou saisonniers à Jersey et dans la Beauce, la grande pêche et ses industries annexes de construction navale, les carrières de pierre ou encore l’émigration.

II y avait osmose entre ces différentes occupations, les grandes pêches attiraient beaucoup car dégageant en moyenne des salaires trois fois plus élevés que les autres en année normale.

 

Les critères d’admission dans un équipage étaient le goût de l’aventure et l’absence de trouille et il est certain que l’on n’aurait pas accepté à bord le premier « cul bousoux » venant du Haut des Bois (Argoat) désirant quitter ses genêts et ses landes sans savoir s’il avait l’étoffe d’un matelot. C'est pourquoi les conditions d’embarquement précisaient que l’homme devait avoir fait au moins une campagne à Islande pour être sûr qu’il résiste aux contraintes du métier.

"L’armateur retiendra 50 francs comme indemnité au marin qui se serait engagé comme ayant fait la pêche en Islande s’il ne l’a pas faite, ayant ainsi trompé l‘armateur”

(Navire Rachel armateur De Grandpré 1891)

 

Le quota de non islandais à embarquer était fixé à deux par navire par l’usage car l’embarquement d’un trop grand nombre de matelots non confirmés en grande pêche pouvait se révéler très dangereux. Il est probable que les navires où l’équipage a obligé le capitaine à rebrousser chemin par manque de confiance dans le bateau, sont dans ce cas (Aristide Marie Anne 1892), par oubli de la règle.

 

Celui qui avait amassé un petit pécule pouvait s’acheter quelques champs et monter une petite exploitation agricole, se procurant à lui-même du travail en hiver et toute l’année au reste de la famille, se formant ainsi une assurance revenus pour les années creuses en pêche. Il arrivait à ne dépendre des patrons paysans ou des entrepreneurs que pour les "journées de harnai" (location rémunérée ou fourniture de travail pour la location des chevaux). D’autres n’avaient pas assez de réussite pour accéder à ce statut non dépendant et restaient ouvriers agricoles.

Ces ouvriers agricoles spéciaux avaient chez eux un coffre de marin prêt au départ et un livret matricule de I’lnscription Maritime.

 

"L’un des matelots recruté pour la campagne était malade et serait vraisemblablement absent. II demanda à mon père de le remplacer à bord.

Comment dire non au frère de ma mère dans une telle circonstance ? Comment refuser une offre aussi alléchante ? Car une campagne d’Islande était, même pour un matelot, une aubaine souhaitée pour le bon salaire qui apportait une aisance certaine au foyer. Dur travail sans doute dans les brumes froides de l’Islande ! Mais la perspective d’une bonne rémunération était recherchée par beaucoup d’ouvriers agricoles comme mon père, qui trimaient péniblement pour peu d’argent au service des agriculteurs”

(Commandant J.B. Rouget - Naufrage du Glaneur)

 

Le milieu des marins par tradition familiale était assez réduit et rassemblé dans des sites spécifiques comme Loguivy et Perroz-Hamon en Ploubazlanec ou Saint-Jacut à l’Est du département. Même là il ne semble pas que cette spécialisation soit très ancienne :

Lemasson du Parc 1726 :

Comme partout sur la côte Nord de la Bretagne "La pêche en mer n’y fait pas une profession particulière pour ceux qui s’y emploient. Généralement parlant, les gens laborieux et industrieux ne s’y occupent point. II n’y a que les vieillards qui y ont été accoustumés dès leur jeunesse, les plus pauvres riverains et les fénéans qui n’ont point de cœur et qui ne veulent point, pour ainsi dire, continuer, qui s’adonnent à la pésche en mar, qu’on doit regarder comme détruite et tout à fait abandonnée, si on excepte quelques lieus”

 

P Chevrier (Paimpol dans la Révolution) confirme la faiblesse de spécificité du milieu maritime :  « l’examen des registres portant les prestations de serment des propriétaires de bateaux, révèle en tous cas cette mixité des activités, cette interpénétration de l’océan et de la terre, qui mêle le marin et le cultivateur jusqu’à n’en faire parfois qu’un seul et même homme”

 

On peut supposer que c'est la concurrence de Terre-Neuve qui a empêché le développement d’un milieu marin spécifique dans le département des Côtes du Nord.

La seule différence des fils de la mer avec les marins intermittents c’est qu’en hiver ils faisaient la pêche côtière mais comme ce n’est pas l’époque idéale et que le poisson boude les rivages, s’ils n’étaient pas au cabotage pour "faire courir leurs invalides", ils devaient facilement embarquer dans des "canots de capitaines” armés à cet effet et qui devaient pointer trois fois par semaine devant le syndic pour prouver leur activité.

 

Evidemment les ”pelletas" n’embarquaient pas obligatoirement pour Islande toute leur vie, ni tous les ans car il n’y avait pas forcément possibilité de partir par suite des variations du nombre de navires armés et leur métier était plus facilement une opportunité qu’une vocation. Mais si l’on croit le Commissaire de l’lnscription Maritime de Paimpol Leissen (Brest 6 juin 1903) c’était encore chez les morutiers qu’il y avait le plus de marins à arriver en demi- solde (Invalides ou retraite). Soit 28,50 % contre 16,41 %. La mortalité était plus faible et la ténacité plus grande !!!

 

Et en tous cas ils faisaient très bien l’affaire ces marins qui n’étaient pas nés dans le sel ! N’est-il pas répété que l’Etat favorisait les expéditions morutières dans le but d’avoir à sa disposition des marins expérimentés pour ses flottes de guerre.

"De l‘avis de tous les marins, on peut même ajouter que c’est l‘élite et la pépinière de notre flotte qui va ainsi s’exercer sur des mers peu clémentes, au milieu d’embruns glacés et dans des fatigues sans nombre au dur et pénible métier de la mer ”.

 

L’identité de culture et sans doute de niveau professionnel n’empêchait pas les quelques marins à temps complet de traiter les autres de “foutus pelletas”. Mais à Erquy où coexistaient des terre-neuvas embarqués à Saint Malo et des islandais embarqués à Dahouët les premiers traitaient bien les seconds de "soldats" sous prétexte qu’ils restaient à bord tandis que ceux-ci les renvoyaient comme "dorissiers du Banc” (la pêche côtière se faisait aussi en doris).

Ruraux du littoral et marins des CdN avant 1914

Mon grand-père l’islandais 

(témoignage d’un pêcheur de Plouézec)

 

« Mes deux grands-pères avaient fait les campagnes d’Islande. J’ai bien connu Yves Le Roux, le père de ma mère qui était mon parrain et habitait la maison à côté de chez nous à Koad Lerien. Lui il avait fait trente-quatre campagnes comme matelot et c’était en toute connaissance de cause qu’il s’engageait. A sa retraite il est venu vivre ici à Plouézec où mes parents tenaient une toute petite ferme, car vous savez, surtout vers la fin il était difficile de vivre de la pêche sans apport extérieur. L’année où l’islandais faisait une campagne nulle, il pouvait même être redevable à l’armateur d’une partie des avances qu’il avait reçues au départ. A ma connaissance, non, on n’a jamais rien rendu à l’armateur, ici tout au moins. Les femmes s’occupaient du ménage et des enfants et le grand père qui était en retraite donnait un coup de main à la ferme. Cela ne le dérangeait absolument pas lui le marin de revenir à la terre. Absolument pas. C’est lui qui menait les bêtes pour aider ma mère. L’autre fermier venait le chercher et lui disait, bon, j’ai besoin de toi, tu prends un cheval et moi je prends l‘autre.

 

Mon père aussi, le second de la Glycine, quand il débarquait allait avec son collègue lieutenant du bord chercher deux chevaux avec tous les outils pour faire la terre chez nous. Dans le bâtiment en face j’ai connu quinze chevaux qui étaient loués pour les attelages car toutes les semailles se faisaient à la main avec les chevaux. Soit que tu payes l’attelage soit que tu fasses des journées à la place !

 

On aurait pu se contenter d’avoir une maison en ville, pas de bêtes, pas de terre, mais en ce temps-là c’était pour élever la marmaille un apport aussi important que le gain de l’islandais.

 

Le grand père marin de toujours était même devenu "vétérinaire de campagne” Il s’y connaissait en vêlages, il manipulait le veau à l’intérieur, redressait les têtes et les pattes. Il n’avait pas peur après de secouer la bestiole, le veau, par les pattes de derrière pour lui faire dégouler les glaires. L’ancien capitaine d’Islande Nédélec, qui était maire et donnait des leçons de navigation gratuites aux jeunes, sa vache était dans une pâture fraiche, la voilà enflée. Mon grand-père lui a dit, c’est pas compliqué, si tu veux on va la percer au trocart jusqu’à ce que le gaz sorte. On avait un trocart a la maison.

 

C’est lui qui castrait les petits cochons tout autour. En ce temps-là on élevait un cochon, on en vendait la moitié et on salait le reste pour nous. Les petits cochons étaient achetés au marché de Paimpol et ramenés dans des sacs de jute jusqu’à la gare de Kestell. Quand tout ça se mettait à brailler ensemble dans les pouches ça faisait un de ces raffuts ! Je tenais les pattes de derrières, le bonhomme avait son couteau qui coupait comme un rasoir et zag, clac. Je vous prie de croire que le goret y gueulait !

 

L’aisance ? Si on peut appeler ça aisance, oui ils faisaient face par rapport aux ouvriers agricoles, mais avec des risques inouïs. Et ils faisaient d’autant plus facilement face que la femme s’échinait à bosser dans ses terres. Il ne faut pas oublier qu’il y avait une grande solidarité entre l’agriculture et le monde marin. Because que ceux qui étaient à terre allaient aider le cultivateur d’à côté avec ses chevaux et il avait besoin de main d’œuvre. Tant de jours chez lui et il te donnait tant de jours avec ses attelages.

Et quand le marin arrivait au mois d’aout, sa moisson était faite, toute coupée, il arrivait avec son tonneau de joues, de poisson salé, quelques langues. Il en faisait du troc avec les paysans, il en vendait un peu pour se faire de l’argent.

 

Comme j’étais l’ainé des enfants et comme mon grand-père était mon parrain, j’étais son dieu. J’ai tout vu ça de mes propres yeux. C’était un sacré malabar, il avait des boites de pastilles Valda toujours dans sa poche et un briquet à amadou. Il disait moi, il faut que je fume quatre cigarettes roulées, pas plus, et pour ne pas perdre de temps il m’avait appris à rouler les cigarettes, et pour ne pas qu’elles soient écrabouillées il les gardait dans une boite en dur. J’ai encore sa montre avec un étui de protection en mica. C’était bon pour des gens comme eux qui risquaient de casser le verre. Il ne chiquait pas. Il est mort en 1947 à l’âge de 83-84 ans. » 

 

J.G.

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